La première fois que j’ai fait mon pain maison, je venais de faire une fausse couche. J’étais seule dans la cuisine de la maison qu’on avait achetée pour fonder notre famille et je me sentais tellement triste et vide. Après plus d’un an d’essais, on croyait enfin que ça y était pour nous. Mais non. Et je n’avais personne vraiment autour de moi pour en parler.

Je ne sais pas vraiment comment ni pourquoi, mais j’ai décidé d’essayer de faire du pain. Une recette classique, avec de la levure. Rien de compliqué, mais à ce moment-là, c’était tout ce que je me sentais capable de faire. Debout dans ma cuisine, les mains dans la pâte. 

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Les deux ans qui ont suivi et les échecs par-dessus échecs pour fonder notre famille ont été difficiles sur nous, sur notre couple, sur ma santé mentale. On a déménagé et rénové notre maison. On a refait la cuisine et on a donc passé un mois complet sans endroit où préparer de quoi manger. Et lorsque j’ai pu enfin cuisiner, j’ai fait un pain. 

Puis, finalement, le matin de Noël, notre insémination a fonctionné et 9 mois plus tard, notre grand garçon est arrivé. Avec la fatigue et les nuits courtes, le coeur plein, mais les mains pleines aussi, prendre le temps de faire du pain était plus difficile. Puis, lorsque mon garçon a eu 5 mois, j’ai dû me faire opérer à l’ovaire. L’opération a mal tourné et pendant 6 semaines, je n’ai pas pu prendre mon garçon dans mes bras. J’ai perdu mon lait et notre relation d’allaitement s’est terminée ainsi. 

La tête et le coeur lourd, je me suis commandé un livre sur le pain artisanal en me disant que ça me donnerait un but après mon rétablissement. Au fur et à mesure que mon corps guérissait, je nourrissais mon levain. J’ai fait quelques pains par la suite, mais avec le retour au travail et la conciliation travail-famille, la charge mentale et tout le tralala, c’est une des premières choses que j’ai arrêté de faire. C'était pas mal plus facile d’en attraper un à l’épicerie.

En septembre 2018, j’ai accouché prématurément de mon deuxième garçon à 28 semaines. Je me suis retrouvée à faire la navette entre la maison et l'hôpital, à mettre mon cadran la nuit pour me tirer du lait, à très peu voir mes proches et mes amis pendant plusieurs semaines qui se sont transformées en mois. Quand je repense à ces 11 semaines, je me vois dans un épais brouillard. L’été est devenu l’hiver sans que nous ne soyons vraiment témoins du changement de saison.

Dans cet état second, j’ai sorti mon pot de levain du fin fond de mon frigo. Celui que je n’avais jamais vraiment voulu jeter, mais dont je ne m’étais pas trop occupée. Certaine qu’il ne devait plus être bon, je lui ai donné une chance et je l’ai fait revivre. Un peu comme mon esprit amoché, comme mon coeur de maman meurtri. 

Au fil des jours, au fil des grammes que mon bébé prenait dans son incubateur, mon levain recommençait à bouillonner. Une métaphore prenait vie devant mes yeux. 

Quand nous avons quitté l'hôpital 76 jours après y être arrivés, je ne savais pas à quoi trop m’attendre de notre retour à la maison. Mon bébé n’avait jamais eu trop l’occasion de pleurer, car une infirmière ou une bénévole venait le voir immédiatement dès qu’il faisait un son. Alors, il a passé plusieurs semaines, puis plusieurs mois, collé dans mes bras et dans mon écharpe. Bébé pot de colle, il rattrapait à sa façon les semaines qu’il n’avait pas passées dans mon bedon. 

C’est avec mon bébé dans l'écharpe, collé sur mon coeur, que je me suis remise à pétrir la pâte. Ce premier pain que j’ai fait, alors que mon monde reprenait un peu son sens, fut sans doute le plus beau que j’ai fait dans ma vie.

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Dans les dernières semaines, alors que tout semble suspendu dans les airs, et que ce confinement est difficile pour plusieurs pour un tas de raisons, j’ai vu apparaître de belles photos de pains. Mes amies me textent pour me demander conseil et ça me procure un immense plaisir.

Parce que je sais que quand tout perd son sens et que la vie n’est pas facile, faire apparaître une délicieuse miche de pain en mélangeant à peine de l’eau, de la farine et du sel, ça fait du bien. Parce que parfois, on a juste besoin d’une petite victoire. Parce que parfois, on a juste besoin d’être fièr.e de nous. Et parce que parfois, être seule dans notre cuisine avec les mains dans la pâte, ça nous donne une petite pause.

Pas besoin de penser, juste besoin de pétrir.