Je n’ai pas ce qu’on appelle une mémoire d’éléphant. Tout ce qu’il y a d’éléphantesque, dans mon cerveau, c’est le caractère gras de mes oublis. J’ai le cerveau fuyant, mais je n’oublierai jamais ma première échographie. Je m’en rappelle comme si c’était hier, et pourtant, une demi-décade s’est écoulée depuis. Rien de dramatique, comme souvenir: je n’ai pas eu à vivre l’inadmissible. Je n’ai pas eu à accepter l’impossible. Je suis choyée, et j’apprécie la chance que j’ai. N’empêche, je repense à toutes ces larmes que j’ai versées, par pure déception.

J’avais anticipé ce moment. J’avais naïvement cru qu’il n’y aurait que bonnes nouvelles et magie au rendez-vous. J’avais noté cette date de rencontre tant attendue, à mon agenda, à l’encre de mon coeur. Je m’en rappelle. C’était juillet. Chaud et doux. En compagnie de futur papa à mes côtés, tout aussi excité par cette échographie de 20 semaines, où tout se décide, tout se dessine, tout se projette.

Circonstances hospitalières obligent; j’enfile la jaquette à grands rires, tant la tunique m’habille comme un phoque. Mon conjoint se moque de mon air loufoque. On est complices. On attend la vie. On n’a rien de négatif à l’esprit. Jusqu’ici, mon souvenir n’est que pure excitation.

On m’a ensuite laissé caresser ma bedaine des heures durant, dans une salle d’attente gorgée de gens en mal de vivre, en attente d’horribles diagnostics, dans des souffrances que je n’ai pas connues. La technicienne nous interpelle enfin; un accueil froid, sans bonjour, sans flafla. Aucune réponse à nos salutations polies. Tiens; c’est bien la première professionnelle que nous croisons qui n’a pas une miette d’intérêt pour les discussions de convenance. Elle doit être débordée. On n’en fait pas un plat, mais l’atmosphère, lui, tombe vite à plat. On tente de sympathiser, on tente de s’apprivoiser. Rien à faire. Le courant ne passe pas.

Nous sommes tombés sur la top des tops des airs bêtes du département. Sans sourire. Sans bon mot. Je ne sais pas si elle avait omis sa ration de café quotidienne ou si elle avait un quotidien difficile à traîner, dans son arrière-pensée, mais je sais que son manque de chaleur a éveillé en moi des inquiétudes insoupçonnées. On m’a beurrée allègrement de gel, un tantinet agressivement, sans intérêt de dégager préalablement mes vêtements.

On m’a prié de me taire, de ne pas « réagir » pour ne pas la déconcentrer. On m’a demandé de ne pas regarder l’écran et de ne pas questionner. J’ai écouté sagement les consignes, question de respecter son travail. J’ai bien échappé quelques rires fébriles, à la vue furtive de petites mains en mouvement. J’ai larmoyé de bonheur en voyant un petit corps en vie dans mon être nouvellement cohabité. Mais je ne m’attendais pas à recevoir en retour des sévères « chut » de désapprobation. J’ai attendu plus d’une vingtaine de minutes une quelconque parole rassurante, sans l’obtenir. J’ai fermé les yeux sur l’absence de tendreté de ses mouvements, contre ma peau; mon entourage m’avait avertie que ce n’était pas agréable, la pression appliquée par l’outillage d’échographie. Je ne saurais dire quelle est la norme, en matière d’inconfort. Ça sentait la rage, par moment. Je ne sais pas ce que j’avais fait, pour mériter un tel traitement. Mon conjoint, quant à lui, a été littéralement ignoré, dans le processus. Ses paroles n’étaient que du vent.

Enfin, elle nous dit:

« J’ai fini. Le radiologue viendra confirmer. Vous voulez savoir le sexe? »
« Oui, nous aimerions, s’il-vous- plaît. »
« Ce sera un garçon. », nous a-t-elle annoncé sèchement, sans façon.

Après quoi, elle m’a balancé sur le ventre, encore souillé de gel, nos trois seules photos d’échographie. Nos trois premières preuves de vie, lancées comme un vulgaire déchet, sans même m’offrir quoi que ce soit pour essuyer préalablement mon ventre visqueux à foison, rougi par la pression. Trois images, noires. L’une d’un gros tibia, les deux autres de la colonne vertébrale.

Aucun profil. Aucun aperçu global. Aucun crâne ou quelconque morceau digne d’un « ouuuuuh » attendri. Je n’avais pas regardé l’écran, à sa demande. À peine, dois-je avouer. J’avais espoir de me nourrir d’une quelconque image, fidèle aux usuelles annonces de grossesse véhiculées sur les réseaux sociaux. Elle avait filé en douce, cette technicienne, nous laissant saisis par l’expérience étrange. Nous sommes sortis de ce noir cubicule, après une brève analyse du radiologue pressé, confirmant l’essentiel – tout semblait beau-. Nous étions à la fois hébétés et soulagés.

Avec du recul, je réalise que j’ai été blessée, par cette personne insensible, impassible et dénuée de professionnalisme. Je n’ose pas imaginer ce qu’il en aurait été, d’apprendre une mauvaise nouvelle de sa bouche à elle. Comment peut-elle exercer auprès d’une clientèle humaine, sans once d’empathie ni de sympathie? J’ai fait cheminer mes commentaires à l’équipe hospitalière. Elle était déjà sur la sellette, cumulant les plaintes à son endroit. Ce n’était pas l’œuvre de mon imaginaire.
J’ai parlé. Pour toutes ces mères en devenir, qui allaient croiser son chemin, qui allaient vivre à ses côtés des émotions intenses, sans la moindre bribe d’écoute, sans compassion.

J’ai maintenant un souvenir lointain de déplaisir. Le beau a pris le dessus du laid. Après cette expérience décevante, mon conjoint et moi nous sommes offerts le cadeau d’une échographie privée, pour édulcorer notre amertume, obtenir des réponses, questionner réellement un professionnel habileté sur l’état du futur né. Nous avons conçu un bébé entier. Preuves photographiées à l’appui. Et nous avons abusivement partagé et fêté cette chance avec nos proches. On rit maintenant du gros tibia qui, finalement, joue au soccer aujourd’hui comme un grand!

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