Ce matin, la neige ne m’appartenait plus.

Il aura réussi ça, au moins une matinée, je ne dirai pas son nom, mais il a réussi à me rendre la neige étrangère. Ce matin, je n’étais plus, soudain, dans cette population qui se définit par une sorte de connivence étrange avec le froid, dans cette foule d’Elsa dans Frozen. Il y a quelque chose qui m’a attaquée dans la blancheur de la glace et je ne sais pas encore quand la neige m’appartiendra de nouveau.
Ce n’est pas si grave, mon cœur se tord comme lors d’une rupture amoureuse, le nœud dans mon œsophage se serre violemment, encore, mais ce n’est pas si grave. Je suis vivante, j’ai l’odeur des cheveux de mon fils encore à portée de nez, il a les épaules de bûcheron de son père, ma peau qui avale le soleil, il saura me réconcilier avec le froid.

Dimanche, six hommes sont morts. L’un de ceux-là était informaticien, il est venu en 2010 avec ses deux filles, comme mon père en 1996 – oui, j’ai fêté mes vingt ans ici l’année dernière – est venu, informaticien, avec ses deux filles. L’Algérie exporte peut-être plus d’informaticiens que de pétrole.
Cet homme-là, Abdelkrim, ne sentira plus jamais l’odeur des cheveux de ses filles. Il est venu ici pour elles, probablement. Ils viennent toujours pour nous, surtout les parents de filles, ils cherchent les pays où on sera le mieux. Il a cherché un pays pour ses deux filles, il en a eu une troisième après, elle a quinze mois. Il a dû remercier Allah, justement, de leur offrir cet avenir qu’il n’aurait pas forcément pu leur offrir ailleurs.

Dimanche dernier, il est mort parce qu’il a voulu leur offrir ça, un avenir différent. Il ne pouvait pas savoir qu’il leur offrait un avenir d’orphelines. Ils ne pouvaient pas savoir, tous, que la haine que certains distillent dans l’eau potable depuis une décennie déjà, que cette haine – ça ne devrait surprendre personne, épargnez-moi le bruit de ces milliers de corps qui tombent de leurs milliers de chaises – engendrerait leur mort.

Ce matin, la neige ne m’appartenait plus, mais je ne me fais pas d’illusion, il va neiger demain, il va falloir que je sorte pelleter, je vais redevenir Elsa bientôt. Cet été, je vais faire un potager, je vais penser à Marco Micone – parlez-moi d’autre chose, des enfants que nous aurons ensemble, des jardins que nous leur ferons – et je vais me trouver kitsch, mais ça restera mon potager, mon enfant aux épaules absurdement carrées, mon entrée enneigée l’hiver prochain. Tout ceci m’appartiendra encore. J’y suis.

J’y reste.

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