Le blues du canal Rideau

Crédit photo: adamscotti/Instagram Le blues du canal Rideau

Mes lames s’enfonçaient dans la glace et j’avais du temps pour réfléchir. Il n’y avait pas vraiment de plaisir à avoir là, mais je m’obstinais à vivre l’expérience. Parce que je n’étais pas encore venue sur le canal Rideau cette année, ni l’an passé, d’ailleurs.

Nous étions le 19 février. Le lendemain, la plus grande patinoire naturelle du monde allait mettre un terme à sa 48e saison et moi, je tournerais la page de mes 26 ans. C'était le moment de passer à autre chose, pour le Canal comme pour moi.

Je pensais à la vie et au temps qui passe trop vite. Les saisons s’enchaînent à une vitesse hallucinante. J’ai l’impression de ne jamais les vivre pleinement. On se promet de sortir, de profiter, on se fait mille projets à l’arrivée de l’hiver ou de l’été. Mais le printemps est hâtif et l’automne est pressé. Pas besoin de marmotte pour m’annoncer que je suis encore passée à côté.

L'état lamentable de la glace du Canal Rideau, le 19 février
Crédit : Rachel B. Crustin/Facebook

J’avais l’habitude de venir ici, enfant. Une fois par année, quand je visitais mes grands-parents pour le Nouvel An. J’avançais sans me fatiguer, ma mère répétait que j’étais « la patineuse de la famille », parce que j’avais pris des cours à l’hiver 98. Je ne savais pas freiner, mais c’était le cadet de mes soucis. Je me bâtissais des souvenirs heureux. Des kilomètres de glace et de stands à queues de castor, c’était tout ce qu’il me fallait.

Maintenant que j’habite à un jet de pierre de cet endroit, je peine à y aller une fois par saison. Je travaille, j’élève un enfant... je fais autre chose, j’imagine. La vie m’entraîne, j’oublie, je promets. Et le temps passe, la neige fond et je regrette. Les saisons rétrécissent. Surtout la froide, bien sûr. La patinoire du canal Rideau a connu la plus courte saison de son histoire l’an dernier. Cette année, l’emblème de la ville aura été accessible un petit mois seulement. C’est dérisoire. 

Crédit : Rachel B. Crustin

La vie va vite. Je ne suis plus l’enfant insouciante qui accélère même si elle ne sait pas freiner. Je cherche la vitesse idéale. J’essaie d’éviter le train léger-boulot-dodo #OttawaStyle. Je cherche une façon de sentir que je fais quelque chose de valorisant, mais je peine à trouver le temps de faire mon lavage.

« T’es une excellente maman », m’a dit mon homme. Ok, mais quoi d’autre? Je cherche encore à m’épanouir. Je pense que je vais toujours chercher. Je veux que mes enfants ne s’excusent pas d’exister, qu’ils aient des projets et des rêves. Je veux qu’ils soient meilleurs que moi, qu’ils foncent et qu’ils s’assument. Je veux qu'ils saisissent les occasions, de la banale sortie sur le canal aux projets les plus ambitieux. Je veux aussi les aider à créer des souvenirs, comme ceux que j’ai et qui sont nés ici même.

Une image plus fidèle à mes souvenirs d'enfance. 
Crédit : Patinoire du canal Rideau/Facebook

Je contemple les flaques d’eau gisant contre la glace. Les gens en bottes avancent plus vite que moi. J’essaie juste de rester debout. Voici peut-être une métaphore de la vie.

La pluie se met à tomber sur ma réflexion. Je me libère de mes patins pour continuer à pied. Je me console ; le printemps s’en vient. C’est ma saison préférée, quand elle arrive à l’heure. Mais je déteste les gens en avance. Comment je peux apprécier le printemps, si j’ai manqué l’hiver?

« L’adulte est un grand enfant qui croit qu’il sait (…) L’enfant est un petit adulte qui sait qu’il croit. » (Grand Corps Malade)
Crédit : langll/Pixabay 

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