Être un papa et faire le deuil de son propre père

Crédit photo: Photo perso de Marc-André Durocher Être un papa et faire le deuil de son propre père

Mon père est décédé à l’hôpital Maisonneuve Rosemont, il y a neuf ans, hier. Disons que les 13 janvier sont difficiles. Malgré tout ce temps qui a passé et la chance que nous avons de vivre une vie paisible sans trop de tracas, je suis toujours en deuil. Un deuil qui change ma parentalité en énigme. Être papa en n’ayant plus mon propre père, c’est décider consciemment chaque jour d’avancer dans la solitude, parce que j’ai grandi dans une famille très fusionnelle qui me manque. 

Crédit : Photo perso de Marc-André Durocher

Aujourd’hui, je voudrais dire à mon père que je suis devenu le plus chanceux des papas. Notre famille est grande, tout le monde est pas mal beau et en santé. Je pense que je suis un père drôle et comme amoureux, je me donnerais la note B+ .

L’absence de mon père est le trou dont je ne parle jamais sans qu’on m’y amène. Ça m’appartient. Lorsque mes enfants me posent des questions sur Grand-Papa Jules, je pleure presque à chaque fois en souriant. Ça me détraque encore et oui, c’est toujours aussi brûlant dans le ventre. On en jase au travers de mes serrements. 

Je leur parle des grandes mains sèches de mon père. En voiture,  elles me serraient les cuisses par surprise, à la lumière rouge, pour me faire crier d’horreur. Mon père, lui, riait. Il se trouvait drôle quand il me sortait de ma bulle, mais il ne connaissait pas sa force. Je les ai détestées, ses maudites mains raides de blagues plates. Aujourd’hui, elles me manquent. 

Je pense à son esti de moustache laide qui cachait son vrai visage. Je pense à ses yeux bleu clair qui ont manqué d’amour, et qui me regardaient avec tellement de fierté, dans ses derniers jours. Personne ne m’a plus jamais regardé comme seul mon père pouvait me regarder. 

J’aimerais que ce regard croise le mien encore, pour me dire que je fais une bonne job. Je voudrais qu’il me répète que je suis capable de tout, que je suis une bonne personne. Je voudrais qu’il pointe encore mon coeur, quand j’oublie qu’il est bien là, ce coeur.

Mais je suis là, à accoter ma tête dans le vide, sur une épaule de fantôme. Des fois, je parle tout seul dans les airs, sans attendre de réponse. J’imagine assez bien ce qu’il dirait, mais je dois toujours me contenter d’imaginer. 

Quand je suis découragé par les défis de la parentalité, je pense aux grandes douleurs et aux défis insurmontables de la vie de mon père. Tout d’abord, son propre père était un monstre violent. Puis, mon papa a perdu son premier enfant d’une leucémie. Endeuillé toute sa vie, il s’est éteint après avoir souffert longtemps d’emphysème. C’est étonnant, mais malgré toutes ces embûches et cette laideur, mon père nous souriait en bravant le malheur. C’était un papa qui donnait de l’amour, qui arrivait à ne pas être la simple somme de ses blessures. Mon père a reconstruit son coeur en construisant une famille. 

Crédit : Photo perso de Marc-André Durocher

Après son départ, je n’ai plus jamais été le même. Peut-être qu’il est là, le pincement le plus fort. J’ai cette impression d’être un père étranger, un homme qui ne ressemble en rien à ce qu’il était, avant. Voilà ce que je veux répondre à mes enfants, des fois. Où est Grand-Papa Jules? Quelque part avec une partie de moi qui peine à revenir. Peut-être qu’avec le temps, j’aurai assez de courage et ramasserai assez de morceaux pour reconstruire mon coeur. Comme l’a fait mon père, en construisant une famille.

 

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