Hier encore, elles se collaient à mes jupes et quittaient rarement mon champ de vision. Toujours un peu dans mes bras ou dans mes pattes. Hier encore, « Maman! » résonnait mille fois par jour dans la maison; pour une égratignure, une poupée perdue, une soif impromptue. Hier encore, j’étais le centre de leur univers, celle qui se retrouvait sur tous les dessins et dans tous les mots doux gribouillés une lettre à l’envers, une lettre à l’endroit. Hier encore, elles étaient mes petites filles à toupet et sourires de fée des dents. La première arrivée à l’an 1 du nouveau millénaire, la seconde, trois ans et 346 jours plus tard. L’espace d’un battement d’aile de papillon, voilà que la plus jeune a les deux pieds dans l’adolescence et que la plus vieille s’apprête à sauter dans l’âge adulte.

Mais il est passé où, tout ce temps? Le temps béni des becs à longueur de journée et des siestes de chaise berçante. Celui qui file à la vitesse de la lumière et fait grandir nos enfants sans qu’on s’en rende compte, parce qu’on est trop occupé.e à gérer le quotidien et ses exigences. On se réveille un matin, la maison est vide et on se demande comment ça a pu arriver si vite! Passer de la presque symbiose à la coupure de plus en plus franche est pourtant un apprentissage qui s’étale sur plusieurs années. Ça n’empêche pas le cœur de ratatiner comme un vieux raisin sec quand on constate qu’on les perd de vue un peu plus chaque jour, parce que la vie ailleurs est tellement plus intéressante.

Comme je l’ai déjà écrit, je ne veux pas être nostalgique, car je trouve ça injuste pour mes filles du présent de soupirer pour mes filles du passé. Elles ne portent plus de robes à fleurs et de barrettes dans leurs bouclettes, mais elles sont toujours aussi belles, telles qu’elles sont aujourd’hui, ici et maintenant. Pour moi, c’est important qu’elles le sentent, qu’elles le sachent. Bien sûr que je craque en entendant leurs voix fluettes quand on se replonge dans les vidéos de leur enfance, bien sûr qu’il y a des photos d’elles, hautes comme trois pommes, partout sur nos murs. Mais il y en aussi une tonne, prises à 12-14-16 ans, qui défilent en permanence sur nos écrans ou qui s’empilent derrière les fenêtres de nos portefeuilles. L’écart a beau se creuser entre leur monde et le nôtre, l’amour, lui, est toujours au même point : immense, infini, intemporel. Le temps n’a pas d’emprise sur lui, le chanceux!

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