Je suis un papa à l’insomnie incurable. Ici, on tient bon. Après l'heure de pointe du souper, des couches, des douches et des histoires, trois enfants vont au lit autour de la même heure. Après quelques gémissements et cris d'opposition protocolaires, un silence parcourt les pièces de notre appartement.

Dans son lit suspendu, le cadet me ressemble. Il essaie de dormir. La nocturne familière de Chopin sort tout croche d’un toutou aux piles presque vides. Au milieu de la noirceur, les yeux de notre fils ne regardent rien. Ils cherchent quelque chose dans les airs.

En pinçant sa nuque doucement, là où les cheveux commencent, je lui dis que je l’aime. Je lui demande si ses yeux brillants sont des yeux qui pleurent.

Il expire. Il me dit qu’il est en train de penser à sa journée.

Il a six ans, et il se repasse sa journée dans le vide.

Via : Giphy

Dans la chambre à côté, la petite soeur dort déjà, avec des yeux entrouverts. À deux ans, un regard de gremlin dans le mauvais visage. Je pose une main sur sa grosse tête carrée en regardant son pyjama. J’ai vu ses deux frères le porter avant elle.

Je replace sa couverture sur ses jambes. Elle l’enlève avec ses jambes aussitôt.

Je fais de la gestion de risques: je me demande toujours si ça vaut la peine de la replacer pour qu'elle ait une posture de sommeil parfait, devant le danger qu'elle se réveille et ne se rendorme JAMAIS.

Je ne la replace jamais. Suis du genre prudent.

À la fin de ma routine, je rejoins toujours le plus vieux. Deux couvertures empilées plus tard et on se colle dans le coin de notre divan mou. Je connais un truc magique d’automne: avec un séchoir à cheveux, je gonfle notre bulle d’air chaud puis nos jambes ne se séparent plus jamais en jouant à Fortnite.

On m’avait prévenu qu’ils deviennent des ados en cachette. Sur YouTube, notre aîné me fait écouter un live de Memories de Thutmose et des vidéos de Maître Gims. Je me surprends à être ému. Il me dit que ce sont ses artistes préférés, en ce moment.

Via: Giphy

Ça l’apaise, ça le fait rêver. Je n'ai pas le droit de poser des questions pendant les vidéos, parce que tout ça est très identitaire pour notre garçon de 11 ans et qu'il me dit assez rapidement que je ne comprends rien. 

Dans mon insomnie de papa fatigué par 2020, je pars rejoindre leur mère pour faire la cuillère et régénérer ma chaleur vidée. Mais ça ne fonctionne pas, ce soir encore. Elle dort déjà, aplatie par la journée. Je replace à chaque fois ses cheveux pleins de bave.

Souvent, je rebranche son téléphone déchargé. Mon amour, je me dis, nos soirées à nous cruiser la face en chantant des tounes de Dashboard Confessional me paraissent si loin, aujourd’hui.

Vers minuit, c’est la fanfare des premiers ronflements. On se croirait dans une crique à crapauds.

Novembre noir de mélancolie virale. Je ne dors jamais. Mes pauvres parents avaient raison.

Le soir, quand j’ai les miens près de moi, je persiste à faire ma ronde comme une prière tenace. Je m’accroche à notre respiration d’équipe, celle qui me reste pour avancer en pleine pandémie.

Je me rappelle un peu ce que les dernières années difficiles m’avaient fait oublier: que nous sommes à cinq dans ce vaisseau spatial, une famille toute croche et disparate. Je voudrais être Chewbacca, mais je suis plutôt comme la princesse Leia, inquiet tout le temps.

Je me dis que nos rituels seront assez chauds.

Je me dis que je serai capable de refaire mon espoir grâce à ça, longtemps.

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